Réponse au message de Sel « je ne suis pas Charlie »

Article de Sel :

Je ne suis pas Charlie.

Capture d’écran 2015-01-07 à 17.52.15Alors, tu lis le nom Wolinksi dans une liste de victimes d’un assaut terroriste. Wolinski, c’est ton adolescence. C’est des éclats de rire. C’est surtout un de tes profs de liberté, de subversion. Tu es au bord des larmes.

Et tu te dis qu’il faut que tu écrives. Comme des milliers d’autres. Sachant pourtant que toute personne qui s’exprime sur Charlie Hebdo aujourd’hui a une part de charognard. Toi, comme les autres. C’est comme ça. Au moins, tu en es conscient.

Alors, tu écris. Tu diffuses. Parce que tu as cette urgence : tu vois qu’aux innocents assassinés par cette mérule à forme humaine qui bute des êtres désarmés en se cachant derrière un dieu, s’ajoutent déjà d’autres victimes qui, eux ne paieront pas le prix de leur liberté de conscience dans leur chair, mais bien dans leur âme. Qui le paient d’emblée : ceux qui croient sincèrement, honnêtement en ce même dieu, tous, du plus pacifique au moins pratiquant. Ceux qu’on a accusés sans preuve, dès l’annonce de l’attentat. Eh oui, c’étaient « les musulmans », t’a murmuré Twitter.

Dans les minutes qui ont suivi l’horreur, le Vlaams Belang (extrême droite belge) a qualifié les victimes de « héros de notre Europe ». On sait quelle est cette Europe, celle des seuls blancs. On se rappelle que ce parti a déclaré vouloir protéger notre pays du « brunissement ». Ce parti qui hurle à l’islamisation de l’Europe. Ce parti qui pousse à la haine.

Tariq Ramadan a écrit que les tueurs avaient souillé l’islam. Voilà.

Tu n’as pas non plus envie de céder au subit engouement pour le journal. Tu n’écriras pas « je suis Charlie ». Parce que ce serait trop facile. Tu as critiqué le journal par le passé. Tu assumes. Ce serait lâche de ne pas le faire. Tu n’as pas compris qu’on ne le condamnât pas pour deux caricatures en particulier qui te semblaient faire l’amalgame entre musulmans et terroristes. Tu n’as pas changé d’avis.

Ce serait indigne aujourd’hui de te déclarer solidaire de tout ce que Charlie Hebdo a produit alors que tu ne l’étais pas. Mais ce serait pire encore de ne pas te dresser pour hurler que, quoi qu’ils aient écrit, dessiné ou dit, rien ne justifie, n’excuse, un tel carnage.

Ils n’ont pas été tués parce qu’ils auraient insulté le Prophète ou « blasphémé ». Ils ont été tués parce que des adeptes d’une idéologie totalitaire, des nazis qaedistes, ont décidé que leurs dessins méritaient la mort.

Oui, leurs dessins furent bien le prétexte à leur mise à mort. Pas la raison. Mais le prétexte. Car ils savaient, chez Charlie, que ça pouvait arriver. Leurs locaux avaient déjà été incendiés. Ils avaient reçu des menaces précises. Des menaces de mort. Ils ont pris le risque de continuer. Toi, tu trouvais qu’ils avaient tort. Mais tu savais aussi que ce risque, ils ne le prenaient pas pour faire parler d’eux, pas pour vendre plus. Non. Ils le prenaient parce qu’ils étaient convaincus de se battre pour nos libertés, pour tes libertés. Avec pour seules armes le crayon, l’esprit et le rire.

Tu t’étonnes qu’on veuille étouffer le rire, le temps d’un deuil. Pourtant, Charlie riait de tout, même du pire. Pour Cabu, Charb, Wolinski, Tignous et les autres, tu voudrais faire rire. Tu n’en as pas la force.

Pourtant, les combattantes kurdes vont à la mort en riant des jihadistes sans couilles qui crèvent de trouille à l’idée d’être abattus par des femmes. Faites-moi un dessin avec un Daeshouille dessus qui aurait un flingue à la place de la bite !

Oui, ça doit être ça, tu te dis. Parce qu’en leur répondant à des dessins par des balles de kalachnikov, les pleutres ont montré l’ampleur abyssale de leur faiblesse d’esprit. C’est dur d’être aimé par des cons.

Tu n’étais pas d’accord avec ce qu’ils dessinaient. Mais c’est exactement pour ça que tu vas écrire que tu portes leur deuil comme tu porterais celui d’un frère. On n’est pas toujours d’accord, entre frères.

Tu trouvais leurs positions folles, déplacées, dangereuses. Mais c’était leur droit absolu. C’était leurs tripes. À aucun moment, aucun des journalistes de Charlie Hebdo n’a mérité pire qu’une réponse écrite.

Tu te rappelles que tu as publié cette critique acerbe quand le journal avait pris la défense de ce parti islamophobe, le Vlaams Belang, pour une histoire de coran déchiré. Zineb t’avait alors demandé un droit de réponse. Et de cette petite polémique, tu ne gardes rien d’autre que l’espoir qu’elle a échappé au massacre. Pour pouvoir t’offusquer encore, un jour, d’un texte d’elle que tu trouverais déplacé. Pour pouvoir publier encore, un jour, un droit de réponse comme celui qu’elle t’a envoyé, et que tu étais si fier d’avoir reçu. Pour pouvoir jouir avec elle de cette liberté de débattre, de se battre lettre à lettre, celle-là même que trois corbeaux ont voulu abattre aujourd’hui et qu’ils n’abattront pas.

Et là, tu te sens plus proche d’elle que jamais, et tu ne comprends pas pourquoi. Tu ne l’as jamais rencontrée. Tu sais que si elle en a réchappé, elle ne va pas bien. Alors, toi qui as lâché les chiens de ton encrier pour l’accuser à l’époque de faire involontairement le jeu de l’extrême droite — une opinion que tu maintiens parce que c’est le moindre des respects que tu peux lui montrer —, maintenant, tu as envie qu’elle soit là, à côté de toi, pour pouvoir la prendre dans tes bras.

C’est là que tu pleures.

Parce qu’aux mots se sont substituées les balles. Que rien ne peut être réparé. Et que tu as peur que les semeurs de haine ne s’emparent de l’événement pour semer plus encore. Que l’islam et les musulmans sont déjà des coupables désignés. Que le 11 septembre, ça leur suffisait bien. Qu’on leur avait mis Merah et Nemmouche sur le dos, par-dessus le marché . Que certains voudraient qu’ils s’excusent pour ça.

Que Zemmour, cet invertébré, cette fouine qui se prend pour un intello, ce saumâtre semeur de haine qui voudrait annihiler cent ans de progrès humain, cent ans de valeurs, cent ans de fraternité, d’humanisme, de droit des femmes, de droit des minorités, de respect mutuel, s’est pavané hier à Bruxelles, et que ses fanatiques hurlent aujourd’hui qu’il avait donc bien raison.

Allez, ris ! Ris donc de son museau pointu. Ris donc de sa déprime qu’il impose à tous. Et, tiens, marre-toi aussi de ces sans-couilles homophobes et misogynes qui pensent se faire 72 vierges au paradis et découvriront en arrivant qu’à la place, ils devront se prendre la bite au Professeur Choron dans l’anus 72 fois par jour. Haha ! Allah sait y faire avec les cons !

Tu te dis que ce genre de sarcasme pourrait choquer. Mais tu expliqueras d’emblée à tes amis musulmans que tu ne parlais pas de cet Allah auquel ils croient, que tu respectes, mais d’un dieu fallacieux auquel les jihadistes ont donné le même nom, le souillant par là même.

De toute façon, tu ne parviens pas à rire. Tu te demandes dans quel monde tes enfants grandissent. Si tu étais encore croyant, la prière que tu enverrais à Dieu de repaître les femmes et les hommes de paix, de fraternité, de valeurs humaines, ferait des milliers de pages !

Parce qu’aujourd’hui, tu ne vois qu’une solution. Que les gens de bonne volonté soient tous, ensemble, dans le même deuil. Tous, ensemble, dans le même effroi. Tous ensemble, contre cette hydre qui assassine au quotidien musulmans et chrétiens, Kurdes et Syriens, juifs, yézidis et aujourd’hui, aussi, Parisiens. Au nom d’un dieu ou d’un autre.

Et donc, non, tu n’écriras pas « je suis Charlie ». Et ton hommage aux victimes d’aujourd’hui n’en sera que plus fort. Plus juste. Sans compromis. Comme eux ont dessiné, sans compromis. Jusqu’à ce que les terroristes les assassinent. Et crient dans la rue « On a tué Charlie ». Haha ! Allez ! Ris ! Mais putain, esclaffe-toi ! Ces débiles n’ont même pas compris ça : ils ont assassiné, ils ont semé l’épouvante, ils nous ont tous tiré dessus, à nous, les journalistes, chroniqueurs, dessinateurs, polémistes, quel que soit notre bord ou notre couleur de peau. Mais ils n’ont pas tué Charlie Hebdo ! Ah ça, non ! Ils en ont fait une cause, au contraire ! Et les causes ne meurent jamais ! Un résistant meurt, un autre se lève !

C’est pourquoi tu illustreras ton article d’une couverture de Charlie Hebdo.

Et c’est là que tu te dis que oui, Wolinski, Charb, Cabu, Tignous et les autres n’étaient en fait rien d’autres que des grands résistants. Et c’est là que tu t’entends fredonner tout doucement d’abord, puis fort, puis à t’en péter la gorge.

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Ami, entends-tu les cris sourds de Charlie qu’on enchaîne ?
Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme.
Ce soir la terreur n’aura plus, ni notre sang ni nos larmes.

Affûtez vos mines, descendez des collines, camarades !
Sortez de la paille les crayons, la satire, la rigolade.
Ohé, dessinateurs au feutre et au stylo, croquez vite !
Ohé, chroniqueurs, vos écrits seront nos dynamites.

L’Hebdo a brisé les barreaux des prisons pour nos frères.
La haine à ses trousses et la soif de liberté à la lèvre.
C’était un pays où les gens au creux des lits faisaient des rèves.
Maintenant, vois-tu, c’est la haine qui nous tue, et nous crève…

Ici chacun sait ce qu’il veut, ce qu’il fait quand il passe.
Ami, si tu tombes un ami sort de l’ombre à ta place.
Demain l’encre noire sèchera au soleil sur les routes.
Chantez, compagnons, dans la nuit la Liberté nous écoute…

Ami, entends-tu ces cris sourds quand Charlie se déchaîne ?
Ami, entends-tu leurs grands rires sous la terre de nos plaines ?

Réponse :

Je suis plutôt d’accord avec votre point de vue, mais j’aimerai rappeler qu’au nom de Jésus Christ, dont les propos, tels qu’ils nous sont rapportés, ne prônent que l’amour du prochain étendu à tous les humains, l’église catholique a entrepris des guerres de religions, mis en place l’inquisition, massacré tous ceux qui remettaient en question ses dogmes. L’islam a, sans aucun doute, à faire sa propre réforme, à expurger le texte du coran de ses scories haineuses et de nombreux intellectuels musulmans en sont conscients. Il est assurément temps qu’ils se mettent au travail et que l’on entende davantage la voix des plus éclairés d’entre eux.
Mais pour moi, c’est la croyance en soi, le fait de donner à une institution religieuse, à un texte, à un prophète quel qu’il soit, à un gourou, à un autre que soi, le pouvoir de régenter sa propre conscience qui fait problème. C’est le fait même de substituer une transcendance au respect de la vie humaine.
La seule certitude que nous puissions avoir, c’est que nous sommes embarqués dans une aventure commune sur la petite boule de terre qui nous héberge et que nous aurions vraiment intérêt à laisser Dieu, s’il existe, loin de tout cela et à tenter d’avancer ensemble et le plus amicalement, le plus respectueusement, le plus joyeusement possible, vers l’issue inéluctable qu’est la mort qui nous attend tous.
Et quand je dis « nous sommes embarqués », j’englobe évidemment dans ce « nous » tous les humains, de quelque croyance qu’ils soient. Je suis aujourd’hui tout aussi scandalisée par l’agression dont vient d’être victime un jeune maghrébin durant la minute de silence dans son lycée. Les attaques actuelles contre les mosquées et autres lieux de culte musulmans sont inadmissibles et stupides. Je souhaite vivement que notre peuple, dont certains membres ne sont pas toujours beaucoup plus éclairés, simplement un peu moins fanatisés, que ces jeunes barbares sanguinaires, saura faire la différence entre islamistes et musulmans.
Chacun a droit à sa croyance et à sa non croyance, pourvu que l’on respecte chez l’autre le droit de croire ou de ne pas croire et que jamais on ne se croit autorisé à tuer ou à maltraiter l’autre au nom de sa croyance. Seule la vie humaine importe et avec elle les valeurs qui ont constitué l’Homme :
– l’intelligence qui lui a permis de survivre dans le monde hostile de ses origines,
– l’amour qui permet au bébé humain si longtemps dépendant de grandir et de s’épanouir,
– l’entraide, la fraternité nécessaires pour affronter les catastrophes qui continuent de frapper l’humanité,
– l’éducation qui assure la transmission des inventions de chaque génération
– et ces nouvelles valeurs qui sont le ferment de la rationalité qui a favorisé l’émergence de la science et de la philosophie : la liberté de conscience, la liberté d’expression, l’esprit critique. Ce sont elles qui font problème pour tous ceux qui se sont réfugiés dans la paresse intellectuelle et ont préféré laisser d’autres penser pour eux. Certes elles ont émergé au sein de l’Europe, parce qu’il faut bien un lieu de naissance à toute chose, mais elles ne sont pas plus propriété de l’occident que l’agriculture n’appartient au Moyen Orient où elle est née, le calcul aux pays arabes ou la boussole à la Chine. Elles sont le fruit de l’évolution intellectuelle des hommes et devraient nous rassembler au lieu de nous diviser.
Puisse la sagesse et la fraternité triompher de tous nos préjugés et nos intolérances

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